Des étrangers à Millau en 1851 (1) : Belge, Suisses et Polonais

Migrations

Écrit par Jean-Yves Bou et publié le 07 Feb 2017

9 minutes de lecture

Un mécanicien belge, un horloger et un pâtissier suisses, des polonais employés aux Ponts et Chaussées et médecin des hallucinations

Le recensement de 1851 est le premier qui dénombre précisément les étrangers sur le territoire français.

Il y a alors 380 000 étrangers sur près de 36 millions d’habitants dans les frontières de l’époque, soit 1,05 % de la population. Mais ce chiffre a fortement baissé depuis 1846, date à laquelle ils sont estimés à 820 000. La crise économique sévère de la fin des années 1840 puis les événements politiques expliquent que ces étrangers soient rentrés dans leurs pays d’origine (Lequin Yves (dir.) , La mosaïque France, histoire des étrangers et de l’immigration en France, Paris, 1988). C’était d’autant plus facile qu’il s’agissait avant tout de Belges, d’Italiens, d’Espagnols, d’Anglais, d’Allemands, de Suisses, souvent installés près de leur pays, ou dans les grandes villes, Paris en tête. En 1851, un tiers des étrangers sont belges et l’autre tiers est composé d’Italiens, d’Espagnols et de Suisses.

à Millau

Le récapitulatif du recensement de Millau dénombre 16 étrangers, mais après vérification précise, il y sont en réalité 26 dénombrés en 1851 (Les erreurs dans les récapitulatifs sont fréquentes selon Jacques Dupâquier, Histoire de la population française, t. 3, Paris, 1995, p. 37) : 16 Espagnols, 6 Italiens, 2 Suisses, 1 Belge et 1 Polonais. Auxquels le récapitulatif ajoute un « naturalisé » que nous n’avons pas pu retrouver dans le corps du recensement (Archives municipales de Millau , 2 F 6, dénombrement de la population, 1851).

26 étrangers sur 10041 habitants, c’est peu. Ils ne sont guère plus nombreux dans les autres villes du département : 29 à Villefranche, 49 à Rodez (site internet de l'INSEE). Toutefois, en étudiant les dossiers des archives préfectorales (Archives départementales de l’Aveyron, 6 M 683 à 694), on constate que le nombre des étrangers a été bien plus important quelques années auparavant. En effet, des centaines d’Italiens, de Polonais et d’Espagnols sont venus se réfugier en France pour fuir la répression qui les menaçait dans leur pays. Mais en 1851, la plupart d’entre eux ont regagné leur patrie, ou sont partis de l’Aveyron, souvent vers des grandes villes.

Le recensement nous donne quelques renseignements sur ces étrangers : leurs nom et prénom, leur âge, leur adresse, leur profession, leur religion, et les personnes avec qui ils partagent leur logement. Mais j'ai cherché à en savoir plus à partir d’autres archives (Archives départementales , Archives municipales, Etat-Civil et base de données du Cercle Généalogique de l’Aveyron).

Un mécanicien belge à Massebiau

Le recensement l’appelle Lambert Guers, mais les actes d'Etat civil nous apprennent que son vrai nom est Lambert Gueuse !

Il a 43 ans en 1851, et vit à Massebiau avec sa femme Camille Bouissac et trois enfants, Valter, Benjamin et Ulalie. En fait ses enfants étaient plus nombreux : outre « Fulcran Benjamin », « Valter Joseph » et Eulalie, on trouve aussi « Thomas Joseph » et « Clotilde Anne Marguerite » peut-être louée en 1851 (elle a alors 20 ans). Les plus âgés sont nés à Lodève, le plus jeune dans le Gard. Cette mobilité s’explique par la profession de Lambert Gueuse. « Mécanicien » en 1851 ne signifie pas qu’il réparait des voitures qui n’existaient pas encore, mais qu’il s’occupait d’un moulin industriel, et de sa mécanique, destinée à filer la laine. Il est donc aussi qualifié de filateur. C’est un métier très fréquent chez les Belges installés en France, surtout dans le nord, avec une réputation d’ouvriers de qualité (Lequin Yves, op. cit.). En 1857 et 1863 on le retrouve au moulin des Cams d’Aguessac. En 1876, il est qualifié de meunier et vit de nouveau à Millau.

Un horloger suisse, rue du Cheval Vert

Le recensement ne donne pas son prénom et nous n’avons trouvé aucune autre information à son sujet, il s’appelle Vougua, un nom de la région de Genève, il est calviniste, célibataire de 62 ans.

Un pâtissier suisse, rue Peyssière

Martin Trepp, calviniste, est né en 1797 en Suisse. Venu à Millau, il y a épousé Adélaïde Mouton de Saint-Félix-de-Sorgues en 1823. Fils de marchand, il exerce la profession de pâtissier, rue Peyssière. Il vit avec ses deux enfants Etienne (22 ans et pâtissier) et Emilie fille sourde et muette de 17 ans. Sa fille Joséphine a épousé en 1843 Paul François Gonfans, un boulanger d’origine catalane. Martin Trepp meurt en 1858, son fils Etienne prend sa succession.

Un conducteur des Ponts et Chaussées polonais, faubourg de la Capelle

Le cas de Guillaume Wesolowski est mieux renseigné.

C’est un réfugié politique polonais, né en Poméranie en 1805, fils d’un officier de cavalerie et lui-même officier, arrivé de Bourges à Rodez le 11 octobre 1833.

La Pologne était alors sous domination partagée de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie. C’est la partie russe qui était la plus importante. La politique des tsars à l’égard des Polonais s’était considérablement durcie à partir de 1820. En 1830, une révolte des officiers polonais avait entraîné une révolution contre la domination russe. Victorieux dans un premier temps, les Polonais avaient finalement été écrasés, et plus de 10 000 nobles, notables, intellectuels, soldats avaient fui le pays vers l’Europe occidentale, dans le mouvement de « la grande émigration ». Deux-tiers d’entre eux choisirent la France, où ils étaient pris en charge par l’administration, qui les dirigeait vers des « dépôts », résidences surveillées. Ils y demeuraient sous surveillance en touchant une subvention de l’Etat. Quand la situation politique de leur pays semblait meilleure, ils étaient incités à repartir. Mais les autorités françaises veillaient aussi à ce qu’ils ne risquent pas leur vie en accordant foi à de fausses rumeurs d’amnistie. Les archives ont conservé le registre d’entrée et de sortie du dépôt de Rodez, qui montre l’importance des mouvements de réfugiés étrangers pendant les décennies 1830 et 1840.

D’après les archives préfectorales, Guillaume Wesolowski quitte le dépôt le 16 octobre 1837 pour Périgueux. Mais en fait, il s’est marié en 1835 à Millau avec Marie Sophie Cabantous, institutrice calviniste de Millau, fille d’un fabriquant gantier. En 1851, leurs trois enfants sont Edouard, Peliska et Fritz. « Neliska » Wilhelmine Camille Wesolowska se marie en 1856 avec un négociant de Lavaur. Veuf de sa première femme en 1854, Guillaume Wesolowski se remarie en 1869 avec une jeune femme de 27 ans (il en a 64 !).

Dans le recensement, il est enregistré comme calviniste, ce qui est curieux pour un Polonais (les Polonais étant plutôt catholiques bien sûr, mais peut-être plutôt luthériens si protestants), s’est-il converti pour épouser une calviniste ?

Un rapport du sous-préfet sur le personnel des Ponts et Chaussées le qualifie de « très intelligent » et « dévoué » (Archives départementales de l’Aveyron, 1 M 790). En d’autres termes, il est politiquement inoffensif pour les gouvernements conservateurs.

Un autre officier polonais

Alphonse Mathieu Dobrotyn de Dowskont n’arrive qu’après 1851 à Millau. Il est noté dans un registre des étrangers en 1854 comme agent voyer, c’est-à-dire employé aux Ponts et Chaussées. On sait toutefois qu’il est passé lui aussi par le dépôt de Rodez, venant de Bourges le 21 octobre 1833. Il aurait dû partir pour Montauban le 7 juillet 1834, mais il est tombé malade en route et a réintégré le dépôt de Rodez en août 1838. Sans doute était-il lié à Wesolowski, sans que les archives ne nous donnent le moindre indice à ce sujet. Il est naturalisé, et meurt en 1861.

À Saint-Beauzély, Louis Rufin Szafkowski, le médecin des hallucinations

Il faut sortir un peu de Millau, en cette année 1851, et monter jusqu’à Saint-Beauzély pour rencontrer le docteur Louis Rufin Szafkowski.

Comment est-il arrivé dans la région de Millau, cela reste à trouver. Il est né en 1814 à Grodno, dans le sud-est de la Pologne actuelle, alors occupé par la Russie.

Il a fait des études de médecine à Montpellier, qui l’ont conduit à passer une thèse sur la vaccine, publiée vers 1836. Diplômé de l’université de Montpellier, docteur en médecine, il arrive dans l’Aveyron le 27 octobre 1836 (Archives départementales de l’Aveyron, 4 M 683). Il s’installe à Saint-Beauzély. Médecin de campagne, il reste fortement lié aux milieux intellectuels, et il publie en 1849 un ouvrage qui est toujours consulté en 2011 : Recherches sur les hallucinations du point de vue de la psychologie, de l’histoire et de la médecine légale, à Montpellier chez L. Castel.

La même année il entame une procédure de naturalisation. Les archives départementales conservent une lettre datée du 30/07/1851 du sous-préfet Dejoux appuyant sa demande (Archives départementales de l’Aveyron, 1 M 523). Il argumente : Szafkowski est membre du conseil d’hygiène, auteur de nombreuses publications dans des journaux spécialisés, membre de l’académie des sciences et lettres de Montpellier, il rend depuis 15 ans des soins continuels à la population, s’occupant particulièrement des cas de rachitisme et des pauvres. Entre temps, on lui a supprimé les subsides qu’il touchait au titre de réfugié politique (Archives départementales de l’Aveyron, 4 M 683).

Il obtient la naturalisation (Son dossier est conservé aux archives nationales sous la côte BB/11/602, dossier 3277 X 5).

Il a fait construire à Saint-Beauzély une magnifique maison que l’on peut toujours admirer : il s’agit aujourd’hui de la poste. Composée d’un grand bâtiment central et de deux pavillons d’angle, cette maison est louée comme gendarmerie du canton à partir de 1861 (Archives départementales de l’Aveyron, 4 N 85).

Le 23 septembre 1856 il épouse à Aguessac Marie Noémie Triadou (1834-1871), qui lui donne deux filles. Il réside alors à Millau, 3 rue de Chateaudun, qui devient ensuite la rue Jean François Alméras. Il décède à Millau le 12 janvier 1893.

Sa fille Marie Thérèse (Mélanie) épouse (Pierre Jean) Odilon Alméras, qui en 1904 est directeur des contributions directes à Moulins sur Allier, et sa fille Louise Marguertie Emilie (décédée le 5 avril 1898) épouse Pierre Alfred Castanier, médecin à Millau. Ce second couple a eu trois enfants, Louis mort pour la France pendant la première guerre mondiale, une fille célibataire et une fille mariée à Lille avec Galtier.

Bibliographie et sitographie

Christol Philippe : site internet où l'on trouve sa bibliographie sur les Polonais de France.

Dupâquier Jacques, Histoire de la population française, t. 3, Paris, 1995

Lequin Yves (dir.) , La mosaïque France, histoire des étrangers et de l’immigration en France, Paris, 1988

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